
APERCU HISTORIQUE
En mai 1992, un agriculteur au volant de son tracteur laboure un champ à la recherche de pierres pour la construction et constate soudain que sa charrue s'est tordue et que le tracteur avançe par saccades. A sa grande surprise la charrue s'est accrochée à un sarcophage d'un caveau funéraire et non à un bloc de pierre. La scène s'est passée dans un champ situé sur la falaise qui longe le bord de mer dans l'ancienne cité Cercina -appelé aussi El Médina- à Borj El Hissar. Cette découverte fortuite a entraîné la disparition des objets précieux contenus dans la tombe punique. Devant cette situation de pillage archéologique, l'Institut National du Patrimoine a lancé une campagne de fouilles archéologiques et procédé à une protection du site.
Ces fouilles récentes à Borj El Hissar ont mis en évidence la superposition de différentes civilisations correspondant aux époques suivantes:
- époque phénicienne (1200 - 600 ans avant J.-C.);
- époque carthaginoise (500 - 200 ans avant J.-C.);
- époque romaine (200 avant J.-C. - 500 ans après J.-C.);
- époque musulmane (622 après J.-C.);
- époque espagnole 1212 après J.-C.);
- époque ottomane (1451 - 1923 après J.-C.);
- époque contemporaine.
Les nombreuses ruines et vestiges témoignent d'une grande vitalité et du rôle important qu'ont joué les Iles Kerkennah à travers l'histoire. Elles occupent une position stratégique sur le littoral tunisien, position avancée qui fut exploitée par les hommes importants en direction de Malte, de la Sicile, de la Grèce et de l'Orient.
EPOQUE PHENICIENNE
Le nom de Kerkennah vient probablement de Kyrakyn qui est l'appellation donnée par les Phéniciens à la plus grande agglomération qu'ils ont fondée sur la côte Nord-Est et l'ont dotée d'un port de commerce. Si on enlève les voyelles on retrouve la racine (KRKN) du nom arabe de Kerkena. L'écriture phénicienne est une écriture consonantique -sans les voyelles comme dans l'écriture arabe-. La transcription en caractères grecs a généré deux graphies: Kyrannis ou Kyraunis. Dans la littérature on trouve les deux écritures qui ont été transposées dans l'écriture romaine en Cyrannis ou Cyraunis. Les vestiges de cette grande agglomération se trouvent au pied du Borj El Hissar où ont lieu actuellement les fouilles archéologiques.
EPOQUE CARTHAGINOISE
C'est dans les récits d'Hérodote (grand historien grec du Ve siècle avant J.-C.) qu'on reconnaît les îles Kerkena qu'il décrit ainsi en parlant de l'Afrique: "Il y a sur la côte une île nommée Kyrannis, longue de deux cents stades, reserrée dans sa largeur. On y accède aisément depuis le continent, et elle est couverte d'oliviers et de vignes."
Cette connaissance des îles Kerkena lui vient probablement des Carthaginois.
Hérodote avait entièrement raison en ce qui concerne l'accès aux îles Kerkena depuis le continent de même pour ce qui est de l'olivier et de la vigne.
En effet, à marée basse entre Sidi Mansour (continent) et Sidi Youssef (Kerkena) on peut se promener à pied en mer et les bateaux ne peuvent circuler que dans le Chenal des Kerkena. Toute cette étendue est composée de hauts fonds dont la profondeur varie entre 0,50 m et 1,50 m. et qui ne sont praticables qu'à marée haute.
Les études géologiques récentes, les prospections et les fouilles archéologiques menées depuis 1992 par une équipe de l'Institut National du Patrimoine ont montré que la mer a avancé en certains endroits de l'île (Bordj El Hissar) de 100 m à 200 m en 2000 ans soit 5 cm à 10 cm par an. Pour vérifier ce phénomène, il suffit de mesurer la distance séparant la plage actuelle de Hajrat El Baw qui représente l'emplacement de l'ancien port de commerce de la ville de Cercina pour trouver que l'érosion est inférieure à 5 cm par an. A ce rythme, les îles Kerkena résisteront encore des milliers d'années devant l'érosion marine. Cette résistance à la montée des eaux sera accentuée par l'édification de digues de protection le long du littoral.
Les études réalisées dans le cadre du Projet International de l'Elévation du Niveau Marin (Phase II: International Sea-Level Rise Project) ont montré la fragilité des côtes tunisiennes du nord au sud. Les espaces considérés en danger se situent entre 0 et 2 m dans le cas du scénario pessimiste. Mais dans un autre scénario optimiste, la montée des eaux ne sera que de quelques décimètres à un mètre; ce qui confirme les chiffres calculés ci-dessus sur les 2000 dernières années.
De même un sondage effectué à Bordj El Hissar a permis de découvrir des pépins de raisins dans un niveau daté du Ve siècle av. J.-C.
Les fouilles menées à Borj El Hissar sur le versant côté mer ainsi que les prospections à travers les ilots de l'archipel ont montré une présence punique très dense avec une occupation humaine plus importante que de nos jours (voir la carte des sites archéologiques). C'est ainsi que tous les îlots (Gremdi, Erramadia, Errakadia, Sefnou, Echarmadia) ont été occupés bien avant l'invasion romaine. La simple prospection a permis de relever sur certains sites des morceaux de céramique remontant au Ve siècle av. J.-C. Certaines structures monumentales comme ce mur de cinq cents mètres de long aujourd'hui dans la Sebkha de Khlij à Bounouma témoigne de l'importance des établissements humains; de même ces ruines de Lazded (Henchir Zribi) entre Khcharem et Kraten qui aujourd'hui sont en pleine sebkha.
Les premiers marins qui ont abordé les rivages de Kerkena venant de leur Phénicie natale ont dû mettre du temps avant de se familiariser avec les hauts fonds qui ceinturent l'archipel et qui constituent de véritables pièges pour la navigation. Ils ont dû apprendre à naviguer dans les Oueds et les Bhirates pour les suivre à la recherche d'un abri. C'est pourquoi du reste les ruines les plus importantes se trouvent aujourd'hui soit au Nord, du côté du continent là où les eaux sont profondes (site d'El Hissar, Bounouma, Kraten) soit à l'Est du côté des hauts fonds mais au bord d'un Oued (Oued-Mimoun: Zraïeb Ouarda, Oued Saâdoun-Bhiret El Abassia) et au Sud à Sidi Hadj Ali Ettaouil (Ouled Bou Ali)
Ces marins ont eu surtout, dans un premier temps, à résoudre le problème du ravitaillement en eau. Ils devaient avoir un grand talent de sourciers, eux qui ont jalonné les îles et les îlots de puits creusés au bord de la mer, sous la dalle calcaire quaternaire pour obtenir une eau souvent douce (Bir El Ouest à Bounouma titrait moins de 1g/l.) à très faible profondeur (l'eau de certains puits peut être puisée à la main).
La plupart de ces puits sont encore en activité: Zorhi au centre de l'île Chergui. Les cinq puits se trouvent au confluent des pistes menant à Ouled Kacem et Ouled Bou Ali.

D'autres puits se trouvent à El Aïoun, Chergui, Aïoun Zouaghi, Hamadet Jouabeur, sans oublier les nombreux puits de Sefnou, d'Erramadia et de Gremdi, ni surtout Bir Errass à Bounouma connu de tous les marins venant du Sahel (Mahdia...), ni les puits de Sidi Hadj Ali Ettaouil connus surtout des pêcheurs d'éponges de Zarzis et de Djerba qui venaient en été y faire le plein d'eau douce.
Par la suite est venu le règne des citernes, longues, arrondies aux extrémités à la manière punique, réutilisées par la suite par les romains. Ces citernes se comptent aujourd'hui par dizaines; on les retrouve partout, y compris sur les îlots: Gremdi, Erramadia, Sefnou; certaines d'entre elles sont encore utilisées de nos jours, telle cette citerne d'El Ksar à Chergui où les habitants d'un quartier nouveau viennent s'approvisionner en eau douce.
La densité de la présence punique témoigne d'une occupation humaine importante (sans doute plus importante qu'aujourd'hui) et d'une économie prospère où les produits de la mer devaient déjà occuper une grande place. C'est cette prospérité qui a permis à Kerkena, en 217 av. J.-C. d'échapper à la mise à sac en payant un lourd tribut (250 kg d'argent environ) au consul Cnaeus Servilius Germanus qui venait de dévaster Djerba. Les fouilles conduites par l'I.N.P. sur une vaste zone comprise entre Bordj El Hissar et la mer et qui viennent d'atteindre les niveaux puniques permettront de répondre à un grand nombre de questions que l'on se pose encore sur cette période de l'histoire de l'archipel.
Au cours de la seconde guerre punique, les historiens rapportent un épisode célèbre: en 195 av. J.-C., Hannibal partant s'exiler en Orient, fit une halte aux "îles Kerkena"; mais craignant que la nouvelle de son passage ne parvienne vite aux Romains sur le continent, l'illustre stratège offrit, à terre, un banquet bien arrosé et comme c'était l'été, tous les bateaux amenèrent leurs voiles pour faire de l'ombre, excepté le sien et quand tout ce monde fut endormi, Hannibal en profita pour mettre les voiles tant et si bien que lorsque la nouvelle de son passage parvint à l'ennemi, il était déjà bien loin.
EPOQUE ROMAINE
En l'an 88 avant J.-C., le général romain Caius Julius Caesar, commandant de l'armée d'Afrique se réfugia sur l’île en compagnie de son fils, dans une barque de pêcheurs. Ils y trouvèrent asile pendant deux ans jusqu'à leur retour triomphal dans Rome où ils seront accueillis par Lucius Cornelius Cinna.
Pendant la guerre civile qui opposa Jules César à Cnaeus Pompée (49-48 av. J.-C.), l'archipel servit de lieu d'approvisionnement en céréales pour l'armée d'Afrique, pour le compte des partisans de Pompée. C'est alors que César envoya Caius Salluste à Kerkena pour couper les vivres aux troupes de Pompée.
Salluste, bien reçu des cercinates, trouva chez eux de grandes quantités de blé dont il chargera un grand nombre de navires réunis dans le port, de manière à ce qu'il portât ainsi l'abondance et la victoire dans le camp de César. Salluste lui-même nommé pro-consul dans la Numidie devenue romaine (46 av. J.-C.), compta Kerkena parmi les dépendances de son gouvernement et il l'a sans doute entourée de tous les égards. Les traces de bâtiments immenses (murs de plusieurs centaines de mètres de long) relevées à Roumadia et à Bounouma seraient-elle celles des entrepôts qui ont servi aux céréales engrangées pour les armées romaines des deux camps?
Au début de l'ère chrétienne, Caius Sempronius Grachus fut déporté sur l’île pendant 14 ans pour avoir entretenu des relations avec Julie, fille de l'empereur Auguste. C'est là que Tibère, troisième mari de Julie, devait le faire exécuter en l'an 15 après J.-C. Julie, elle-même devait être reléguée dans île de Pandateria pour son inconduite. A partir de Dioclétien (284 ap. J.-C.) l'archipel relève administrativement de Byzance avec une représentation sur le continent à Hadrumète (Sousse).
Ce sont les Romains, au IVe siècle de notre ère, qui ont fondé la ville de Cercina que Diodore de Sicile décrit comme une petite ville possédant un port non seulement commode pour les navires marchands mais également propre à recevoir des vaisseaux de guerre. Cette ville ne devait pas être aussi petite que cela puisque ses ruines s'étendent aujourd'hui en bord de mer d'Est en Ouest sur plusieurs kilomètres, depuis les hôtels jusqu'à l'ancienne briquetterie, et du Nord au Sud sur toute la largeur de l'île Chergui depuis le Borj jusqu'à Sidi Hadj Ali Ettaouil; sans oublier la partie immergée.
Les fouilles entreprises par l’INP tentent de connaître l’emplacement du port antique de Cercina.
EPOQUE MUSULMANE
Les sources historiques ne permettent pas encore de dire quand les Arabes ont pour la première fois occupé l'île; l'on sait par exemple que Djerba a été occupée en 660 sous la conduite de Rouaïfah Ibn Thabet El Ansari.
Cependant les Arabes se sont très vite rendu compte que pour un empire largement ouvert sur la Méditerranée, sur près de 4000 km de côtes, le danger ne pouvait venir que de la mer. La tradition veut qu'à peine établi à Carthage (698). Hassan Ibn Al-Nuhman se fit envoyer d'Egypte mille famille coptes spécialisées dans la construction navale, et fonda avec leur concours le premier arsenal arabe (Dar Assinaâ) d'Afrique du Nord. C'est aussi la raison pour laquelle, dès cette époque, une série de "Ribats" ont jalonné les côtes Nord-africaines de Tripoli à Tanger. Ainsi, au début du IXe siècle, Kerkena avait son "Ribat" qui communiquait avec ceux du continent et de Djerba à l'aide, entre autres, de pigeons voyageurs.
Cette marine, nouvellement constituée a dû faire appel aux kerkéniens habiles navigateurs depuis la plus haute antiquité. Dès le début du VIIIe siècle des incursions eurent lieu vers la Sardaigne (703) et la Sicile (704) mais c'est en 827 qu'Assad Ibn Al-Fourat organise la première grande expédition vers la Sicile et en 969 que Jawhar Assikili conduisit l'expédition qui, au nom de Obeïd Allah El Fatimi devait conquérir l'Egypte et fonder le Caire. Ces deux expéditions ont dû comprendre un bon nombre de marins kerkéniens. Il n'en reste pas moins que jusqu'au XIe siècle les références relatives à Kerkena sont très rares.
A partir du milieu du XIe siècle, les sources relatives aux îles Kerkena vont devenir très abondantes. Le texte le plus célèbre est celui du chroniqueur andalou Abou Obeïd El Bekri dans son livre "Al Mamalik Oual Massalik" terminé en l'an 1068. Le livre d'El Bekri étant composé d'itinéraires (Massalik), l'archipel de Kerkena se trouve cité à deux reprises.
L'auteur nous donne des informations très importantes sur les îles: il nous apprend ainsi que la terre y est fertile et qu'elle est en grande partie ensemencée, et il ajoute que les gens du continent y amènent leurs troupeaux pour paître, peut-être après la période des moissons (printemps-été) ou sur des îlots non cultivés.
Il nous apprend également que l'île contient beaucoup de ruines antiques ainsi que 7 citernes publiques de grande capacité. Le nombre de citernes antiques relevées aujourd'hui est beaucoup plus important, presque chaque village possède entre 10 et 15 citernes de moyenne capacité. Le chiffre 7 devait correspondre à celui des citernes situées près de la mer et encore en activité au XIe siècle ou bien aux puits situés au centre de l'île Garbi et dénommés Zorhi. Tous ces puits sont connus des marins de passage. Enfin la dernière information d'El Bekri, relative aux hauts-fonds (El Kcir) entourant l'archipel, est d'une importance capitale.
En effet l'auteur nous apprend qu'au Nord-Est de l'île Chergui , il existe un haut-fond sur lequel s'élève une haute maison antique (El Beit) que les navigateurs venant d'Orient contournent dès qu’ils la voient afin d'éviter de s'échouer sur les hauts-fonds.
Aujourd'hui, les marins des villages de Chergui et d'El Attaya connaissent bien à Kcir Chrachinou, le lieu-dit: Dhar El Beit juste en face de la bouée n°5, où aujourd'hui il n'y a plus qu'un haut fond qui se découvre à marée basse, spécialement aux équinoxes. Mais les vieux kerkenniens se souviennent d'un marabout: Sidi Bou Hajra, situé à Dhar El Beit et où leurs grands pères allumaient des bougies.
Les Iles Kerkena ont dû être successivement administrées par les Aghlabides, les Fatimides et les Zirides. Mais lors de la résistance berbère aux Zirides, l'archipel persiste plus longtemps que sa voisine, Djerba, dans l'opposition puisque Tamim Ibn El Moez, 6e émir Ziride, n'occupe Kerkena qu'en 1098 (60 ans après Djerba).
EPOQUE ESPAGNOLE ET SICILIENNE
Cependant l'archipel -tout comme Djerba- ne va pas tarder à devenir, pendant plusieurs siècles la visée de tous ceux qui veulent s'assurer la maîtrise de la mer, notamment les Normands de Sicile. C'est ainsi qu'en 1135, Roger II de Sicile, profitant de la guerre entre les Béni Hamad à El Kalaâ et les Zirides à Kairouan, occupa un certain nombre de points stratégiques de la côte comme Mahdia, Djerba et Tripoli. En 1145, bien qu'allié de l'émir Ziride Hassen Ben Ali, il fait une descente dans les îles Kerkena; l'envahisseur s'en excusera auprès de l'émir: "Les Kerkéniens n'obéissant pas aux ordres de l'émir, il s'était cru autorisé à châtier leur piraterie". Il fit ensuite le siège de Sfax, s'empara d'Abou El Abbas, père du gouverneur de Sfax, et l'exécuta à Kerkena.
Mais Roger II de Sicile ne pourra établir un pouvoir éphémère (à peine 7 ans) qu'en 1153 lors de sa deuxième expédition contre Djerba. En 1158 un mouvement insurrectionnel des Kerkéniens met fin à l'occupation des Siciliens. Deux ans après, des Almohades venant du Maroc chassaient les derniers Siciliens de Mahdia (1160). C'est à cette époque que se situe la description de Kerkena par El Idrissi qui vivait à la cour de Roger II de Sicile: "Kerkena est une île jolie et bien peuplée bien qu'il ne s'y trouve aucune ville. Les habitants demeurent dans des cabanes en roseaux, l'île est bien fortifiée; elle est fertile et produit beaucoup de raisins, de cumin et d'anis.
A partir du début du XIIe siècle commence une période mouvementée de plus de quatre siècles au cours desquels l'archipel des îles Kerkena, tout comme Djerba, sera continuellement l'objet d'invasions catalanes ou siciliennes:
En 1285, le Catalan Roger de Loria, agissant pour le compte de Pierre d'Aragon, occupe les îles Kerkena pour une durée de vingt ans.
En 1315, Kerkena et Djerba sont cédées à la Sicile par le roi d'Aragon.
En 1335, les Kerkéniens se soulèvent à nouveau contre les chrétiens et les chassent de l'archipel qui revient sous l'obédience Hafside.
En 1356, Ahmed Ben Mekki se sépare des Hafsides de Tunis et se trouve à la tête d'un état allant de Sfax à Misurata (en Lybie) et comprenant les îles de Kerkena et de Djerba.
Mais les Siciliens espèrent toujours reprendre pied sur l'archipel: en 1366, Frédéric le simple de Sicile nomme Jean de Clermont, châtelain de Djerba et Kerkennah, au cas où celui-ci rattacherait ces îles à l'état sicilien, mais cette nomination, heureusement, resta toute théorique.
Sous le règne du célèbre Hafside Abou Farès, le 5 décembre 1423, la flotte d'Alphonse V d'Aragon tente de débarquer sur l'île, 2000 Kerkéniens s'y opposèrent vainement car les envahisseurs étaient au nombre de 10000 . Les sources arabes et chrétiennes sont contradictoires sur le nombre des victimes et le sort réservé aux prisonniers des deux côtés. A partir de cette date l'archipel va devenir l'enjeu des Turcs et des Espagnols.

EPOQUE OTTOMANE
En 1510, Garcia de Tolède, duc d'Albe, entreprit une expédition contre l'archipel qui échoua et au cours de laquelle il mourut. Un de ses lieutenants, Pedro de Navarre, voulant venger son maître se replia sur Tripoli et essuya deux naufrages avant de prendre pied à Kerkena le 20 février 1511 avec, comme souci majeur, l'approvisionnement en eau dans les puits dont l'archipel est parsemé depuis les Carthaginois. Le 24 février 1511, il envoya le colonel Jérôme Vianilli accompagné de 400 hommes pour curer des puits et assurer des réserves d'eau pour l'expédition. Le colonel Vianilli ayant maltraité l'un de ses hommes, celui-ci se rendit secrètement auprès des habitants de l'île et arguant de sa foi musulmane -c'était sans doute un chrétien malgré lui- il les conduisit de nuit au camp des Espagnols où les Kerkéniens les exterminèrent tous sauf deux prisonniers qu'ils envoyèrent l'un à Tunis l'autre à Djerba. Les chroniqueurs qui ont rendu compte de cette expédition (Marmol et D'Avezac) nous ont également appris qu'à l'époque "l'île était sans habitations, n'ayant aucune place fortifiée, seulement quelques grandes huttes où les Maures renfermaient leurs récoltes..." (D'Avezac)"; ou "Querquéné était une île déserte où il n'y avait que quelques cabanes de bergers parce qu'on y envoie paître tous les troupeaux de la contrée..." (Marmol).
Quelques années après, Kerkena est à nouveau sous domination étrangère; en effet Jean de Vega, vice-roi de Sicile vient de reconquérir Mahdia et lève tribut sur tout le golfe de Gabès, Kerkena comprise. Mais les Turcs commencent à prendre en main les affaires de Tunisie et l'influence espagnole à décliner. Le 17 mai 1560, la flotte turque mouille devant l'archipel et aidée par la population locale, elle met en déroute la flotte de Jean de Vega.
EPOQUE MODERNE
Ce n'est qu'à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe qu'une vie normale reprend dans l'archipel. Une relation anonyme, qui paraît être écrite au lendemain de l'invasion de 1576 cite sept villages, tandis que Marmol parle, dans ses écrits au début du XVIIe siècle, de "plusieurs hameaux de berbères, gens pauvres et méchants". La méchanceté, sous la plume d'un Espagnol qui fut fait prisonnier par les Arabes (1556), s'adresse aux Kerkéniens corsaires qui écument les mers en compagnie des Turcs.
Cependant malgré la prépondérance des Turcs en Méditerranée, l'archipel sera encore plusieurs fois l'objet de tentatives de débarquement de la part des Espagnols (en 1586 et 1611) ou des Vénitiens (1620).
Nous pouvons conclure que dès le début du XVIIe siècle, l'archipel, bénéficiant d'une période de tranquillité, va prendre peu à peu l'aspect qui sera le sien au moment de l'occupation française en 1881.
